


Bee’s Bee’s Siyu est née en Indochine, en 1898, à Vung Tau. Plus connue sous le nom de Cap St Jacques, c’était à l’époque la première ville que découvraient les voyageurs en arrivant en Indochine, après quatre longues semaines de voyage sur les paquebots à vapeur. Ancien port de mer, Vung Tau est située à 125 Kms au sud-est de Saigon, que l’on pouvait alors atteindre en bateau en quelques heures, par un des bras du Mékong.
Cap mythique, appelé St Jacques par un marin portugais dont le navire avait échoué sur un banc de crustacés en entrant au port, Vung Tau fut vite un point stratégique pour les Français, une ville de garnison, puis une station balnéaire. Malheureusement pour elle, Bee’s Bee’s Siyu ne naquit pas à l’époque où l’on faisait des pâtés sur la plage : les plages de Vung Tau servaient alors essentiellement à accueillir le matériel militaire, administratif et vestimentaire nécessaire à toute bonne colonisation.

Son père, Émile Lefebvre, était cordonnier dans la banlieue de Cannes, et comme à beaucoup d’autres à la fin du XIXe siècle, il lui prit un jour l’idée subite de s’en aller faire fortune au-delà des océans. Tout souriait à l'Europe à cette époque. Le continent et son appendice étasunien dominaient la planète par la force de leurs armées et plus encore par le dynamisme de leurs industriels, de leurs savants, de leurs philanthropes et de leurs marchands.
Émile se dit donc que lui aussi, sacrebleu, avait sa chance et qu’il n’allait diable pas la laisser passer !
« 25 ans qu’jai chaud, qu’je sue à lasser des chaussures pour même pas pouvoir m’payer la confiture sur mes tartines, ça suffit et en route pour l’aventure ! »
On l’aura compris, Émile était un peu poète, et surtout célibataire…
Cap mythique, appelé St Jacques par un marin portugais dont le navire avait échoué sur un banc de crustacés en entrant au port, Vung Tau fut vite un point stratégique pour les Français, une ville de garnison, puis une station balnéaire. Malheureusement pour elle, Bee’s Bee’s Siyu ne naquit pas à l’époque où l’on faisait des pâtés sur la plage : les plages de Vung Tau servaient alors essentiellement à accueillir le matériel militaire, administratif et vestimentaire nécessaire à toute bonne colonisation.

Son père, Émile Lefebvre, était cordonnier dans la banlieue de Cannes, et comme à beaucoup d’autres à la fin du XIXe siècle, il lui prit un jour l’idée subite de s’en aller faire fortune au-delà des océans. Tout souriait à l'Europe à cette époque. Le continent et son appendice étasunien dominaient la planète par la force de leurs armées et plus encore par le dynamisme de leurs industriels, de leurs savants, de leurs philanthropes et de leurs marchands.Émile se dit donc que lui aussi, sacrebleu, avait sa chance et qu’il n’allait diable pas la laisser passer !
« 25 ans qu’jai chaud, qu’je sue à lasser des chaussures pour même pas pouvoir m’payer la confiture sur mes tartines, ça suffit et en route pour l’aventure ! »
On l’aura compris, Émile était un peu poète, et surtout célibataire…
Extrait du Carnet de voyage d'Emile Lefebvre :
Le cordonnier ne croyait pas si bien dire…Pas une fois avant de partir il ne s’était fait la remarque, qui lui parut pourtant si évidente en arrivant, que l’industrie de la chaussure n’avait pas encore atteint les plages d’Indochine. À son grand désespoir, il vit défiler des pieds nus, rien que des pieds nus, de jolis petits pieds parfois, mais toujours des pieds nus, nus, nus. Les plus riches d’entre eux s’ornaient d’une mince couche de paille tassée, rattachée par des lanières et que l’on appelait localement Tong-Tong, mais rien à voir avec le chic dégagé de nos espadrilles ! Point de tallons aiguilles, points de mocassins vernis, pas plus d’espadrilles que de cuirs d’Italie.
Émile se sentit alors un peu bête et débordé, mais surtout très, très loin de chez lui. Il se retourna, machinalement, sur la mer dont chaque vague, en s’écrasant sur la plage, semblait vouloir lui dire, mètre à mètre, la distance qui le séparait de son passé pavillonnaire et il s’en alla, hagard, droit devant lui, à la conquête de l’Indochine, en murmurant tout bas, comme pour se donner du courage, des paroles étranges et décousues.
« Cousues…décousues…Dans les vitrines des magasins les chaussures ont les lacets noués…Dans leur boîte les chaussures sont protégées par une feuille en papier de soie pliée en deux…un pli au tiers un pli au milieu une deux une deux…À l’intérieur de chaque chaussure l’étiquette du fabricant se déplace parfois mais ne se décolle pas…une deux une deux…Dans leur boîte les chaussures sont disposées tête-bêche…Dans les marchés les chaussures sont véhiculées dans des camions semblables à ceux qui transportent la viande ou le poisson…des marchés de chaussures des chaussures pour marcher. Moi je fais des chaussures à semelles épaisses ou des chaussures à semelles fines…Marcher avec des chaussures à semelles épaisses ou des chaussures à semelles fines procure des sensations différentes…Marcher avec des chaussures à patins et à semelles épaisses c’est comme marcher sur un petit matelas… une deux une deux… Aïe !»
Émile venait de trébucher sur le perron de l’administration de la IVè garnison d’infanterie maritime de Saigon détachée à Vung Tau. C’est ainsi qu’il devint cireur de tout un régiment.
Le premier mois fut un répit. Émile croyait avoir trouvé une issue simple et temporaire à la désillusion de son arrivée. Bien que peu glorieuse, cette activité lui assurait un contact quotidien – pour ne pas dire quasi permanent – avec les souliers et lui évitait de trop penser au pays. Cirer des chaussures ne détonait d’ailleurs pas trop du champ de ses compétences premières. Il se mit donc à cirer avec entrain, et il cira tant et si bien qu’il lui devint, peu à peu, de plus en plus difficile de songer même à la moindre évolution de sa situation. Celle-ci prit en effet une tournure que le bon Émile n’avait pas envisagée.
Les officiers détachés de Saigon depuis plus de six mois avaient bien du mal à faire respecter l’élégante rigueur de l’armée française qui, si elle plaisait aux femmes des grandes villes, était ici inappropriée à la nonchalance locale, mais surtout à la boue des sentiers par lesquels, toute la journée, officiers et soldats acheminaient le matériel colonial de la plage aux casernes. Le moral des troupes faiblissait et la IVe garnison d’infanterie maritime de Saigon frôlait la neurasthénie. Les soldats ne voyaient plus, dans l’exercice quotidien du cirage de pompes, briller les grands yeux des dames émerveillées par tant de propreté, mais cette satanée gadoue, toujours cette gadoue, tenace et railleuse, qui sans cesse les ramenait à leur triste condition et les empêchait de rêver. Sans le savoir, Émile avait trébuché sur le perron de la garnison à la veille de la mutinerie, organisée par les sous-officiers, qui devait mettre un terme à cette situation absurde.
Le deuxième mois débuta donc sous l’ombre du dépit. Émile cirait, cirait toujours, mais sans entrain, avec ce même geste machinal qu’il avait vu aux conducteurs des trains à vapeur lorsqu’il était monté à Paris pour le mariage de la cousine Josette. Lui que les locomotives fascinaient alors tant et qui ne voyait dans les gestes lents et les figures tristement charbonnées des conducteurs que la mauvaise volonté de gens qui se seraient trompés de métier ; lui qui aurait voulu, à leur place, se jeter dans le charbon et jouer avec ces gros cailloux ronds, et qui criait « allez, hue ! les fainéants, en avant ! » Il comprenait mieux désormais le sort de ces frères d’infortune qui avaient, sans aucun doute, un jour aimé les locomotives à vapeur comme lui avait aimé les chaussures et qui s’étaient, tout comme lui, laissés prendre au piège de leurs envies.
« Mon Dieu ! mais c’est pas ça la vraie vie ! », se disait Émile, « en tout cas celle-ci ne ressemble en rien à celle que j’avais imaginée ! i sont où les cocotiers ? Là, dehors, à prendre le vent et à regarder au large, lorsque, moi, j’suis cloué ici entre cirage et ennui. Non, parbleu ! c’est pas ça la vraie vie ! Il est où l’exotisme ? Ben il est dans ma banlieue maintenant…Ma chère petite banlieue ! et mon pavillon aux volets bleus… Ben oui, l’exotisme i s’en va dès qu’on le rejoint, pour s’en aller là d’où on vient. C’est malin, tiens ! » Il en était las de ces réflexions, lorsque le Colonel de la Siure frappa un jour à sa porte.
- Émile, vous m’avez l’air bien pâle !
- Ça, c’est vous qui le dîtes, mon Colonel, d’aucuns diraient que j’ai plutôt pris des couleurs…
- Allons, allons, cessez de vous plaindre mon ami ! N’avez-vous pas tout ce dont vous rêviez ?
- Pas tout, non…
- Ne m’interrompez pas, je vous prie.
- Je vous demande pardon…
- Je vous disais donc que vous aviez tout ce dont un homme à l’esprit aussi libre que le vôtre pouvait rêver, n’est-ce pas ? Tout, sauf une chose peut-être… Je le vois bien, là, sur votre visage, cette ombre qui grandit depuis que vous avez, si gentiment, accepté de mettre votre passion du soulier à la disposition de ceux de notre garnison. Voyez-vous ce dont je veux parler, Émile ? Ne manquez-vous de rien ?
- Euh… De savon, peut-être, mon Colonel ? essaya timidement Émile.
- Imbécile ! Du savon ! Évidemment non ! Il vous serait d’ailleurs bien peu utile, dans l’état où vous êtes… Les temps sont durs, mon ami, les ennemis sont partout et le savon coûte cher… Vous avez bien du cirage plus clair ?
- …
- Non, je voulais parler d’une femme ! une vraie ! N’en avez-vous donc pas envie ? Cela vous changerait les idées, mon cher ! Je ne sais ce que vous semblez ruminer, mais vous avez de plus en plus mauvaise mine, Émile. Sans doute cirez-vous avec moins d’entrain qu’auparavant, sinon vous n’auriez pas le loisir de penser autant !
- C’est vrai que depuis un moment…
- Vous voyez ! Croyez-moi, Émile, je suis désormais, comme qui dirait, un homme du pays… Je connais bien ce problème : j’ai tout un régiment d’hommes mûrs à mes ordres ! On est là tout entier à ce que l’on fait et puis, petit à petit, on y est de moins en moins, n’est-ce pas ?
- Ah, si si, mon Colonel ! c’est tout à fait ça !
- Alors on se dit des choses et d’autres, qui toutes sont très compliquées ; on s’invente des histoires, on se met même à philosopher. Mais en fait, tout ce dont on a besoin, ce n’est que d’une chose : une femme !
- Ce serait donc ça… se dit Émile, que les dernières paroles du Colonel avaient rendu songeur. Voyez-vous, je n’y avais pas pensé ! Mais je n’ai pas fait d’études aussi poussées que vous, mon Colonel…
- Pas besoin de faire des études pour savoir ce genre de choses ! lança pompeusement le Haut Gradé, qui décidemment se réjouissait d’avoir trouvé messie si malléable. Fiez-vous à moi, je m’occupe de tout !
- Je m’en remets entièrement à vous, mon Colonel, dit Émile, rêveur.
Seulement le Colonel de la Siure était alors loin d’imaginer que sans sa visite, le monde n’aurait jamais connu, la plus belle, la plus redoutable et la plus intrépide des aventurières ; celle dont Mata Hari dira plus tard qu’elle était un camélia poussé au sommet d’un volcan : Bee’s Bee’s Siyu. Et le Colonel s’en alla, vaniteux et frissonnant de joie, le cou bien raide et le col bien droit.
Mais le troisième mois fut une méprise.
Émile avait bien vu les officiers sortir pendant les permissions, avec à leur bras des femmes, toutes plus belles les unes que les autres. De petites femmes sombres, à la longue chevelure noire, qui portaient la simplicité de leur mise avec bien plus d’élégance et de mystère que la plus riche des femmes de Cannes, vêtue des étoffes les plus chères. Qu’ils avaient l’air niais, d’ailleurs, les officiers, engoncés dans leurs uniformes trop serrés ! Ils faisaient mine de ne pas transpirer, et portaient toujours ce regard grand et fier de l’homme qui conquiert. On aurait dit qu’ils étaient sans cesse en quête de la pose qui devait les immortaliser, mais jamais Émile ne vit le moindre sculpteur ou même le plus petit tireur de portrait… Les officiers n’avaient que la pose, pas l’immortalité.
Sur la recommandation du Colonel, ils décidèrent d’initier Émile aux charmes de l’Indochine, mais prirent la liberté de lui faire fumer de l’opium avant de le conduire au bordel. Là-bas comme ailleurs, il fallait bien trouver à rompre avec la monotonie de la vie militaire, qui ne consistait, depuis six mois, qu’à transporter de lourdes caisses de fer.
Pour Émile Lefebvre, cette expérience fut une merveille, mais pour la Ivè garnison d’infanterie maritime de Saigon, ce fut une catastrophe.
Le sergent et quelques sous-officiers emmenèrent Émile au Lotus de Jade, une fumerie réputée pour la qualité de son opium. Ils partirent quand vint le soir et longèrent la plage en direction du quartier est de la ville. Devant eux se dressa bientôt une jolie maison blanche, carrée, avec des ouvertures étroites et longues d'où sortait une musique lente et grinçante, une étrange musique de cordes, coupée de battements et de mélopées monotones. Un petit vieux se tenait sur le seuil et agitait gracieusement un foulard rouge pour inviter les hommes à entrer. Ils entrèrent.
Les soldats et Émile s’allongèrent sur des nattes, disposées dans une pièce oblongue et sans lumière, tendue de soie blanche. Sur les tentures, des raies noires s'élevaient verticalement jusqu'au plafond. Il y avait, au pied de chaque natte, une petite table de laque où étaient posés une lampe de cuivre rouge où une fine flamme filait, un pot de porcelaine plein d'une pâte grisâtre, des épingles et trois ou quatre pipes à tige de bambou et à fourneau d'argent. Le vieux roula une boulette, la fit fondre à la flamme, autour d'une épingle, et la planta avec précaution dans le fourneau de la pipe. Alors, sans réflexion, Émile alluma, et il tira deux bouffées, puis trois, d'une fumée âcre et vénéneuse qui le rendit fou.
Il vit aussitôt repasser devant ses yeux la blancheur de la maison et les rides profondes du visage du vieux au foulard rouge ; il vit le foulard danser tout seul et les raies noires des tentures tourner comme des spirales. Dehors le bruit des vagues sur la plage l’appelait, inlassablement. Mais bientôt il lui sembla que ses pieds avaient pris la place de sa tête et qu’il était couché sur le plafond. Il se leva, tomba, se releva, retomba, puis opta à nouveau pour la position couchée, une bonne fois pour toutes. Autour de lui, les soldats et le reste du monde avaient disparu.
*
Sur la plage, une femme délicatement vêtue promenait ses petits yeux écarquillés sur un paysage qui ne ressemblait en rien à l’image qu’elle s’en était faite. C’était le premier voyage de Miyuki Chan. Fille d’Otomo Yamamoto, ambassadeur du Japon en France, la jeune femme devait se rendre sur l’île d’Hokkaido afin de parfaire son éducation. Bien qu’il fut tout à fait à son goût, cet endroit ne ressemblait pourtant pas du tout aux descriptions que son père lui avait faites de l’île d’Hokkaido. Les hommes et les femmes qu’elle voyait autour d’elle n’avaient rien de japonais et la langue qu’ils parlaient, encore moins. D’une grâce peu commune, Miyuki Chan n’en était pas moins quelque peu insouciante. Il fallait se rendre à l’évidence, le joli papillon doré qu’elle avait suivi sur le port de Tokyo l’avait bel et bien menée en bateau, seulement…pas sur le bon ! Miyuki Chan trouva cette conclusion amusante et décida d’attendre tranquillement la tournure qu’allaient prendre les événements. La mer était splendide, le ciel couleur de bronze charriait des odeurs inconnues ; tout autour d’elle était étrange et fascinant.
Un petit groupe de curieux ne tarda pas à se former, étonnés de voir femme si belle et si étrangement vêtue. Miyuki Chan riait. Elle exécuta quelques pas de danse sur le sable, les enfants l’imitèrent. Elle se laissa caresser les cheveux par les femmes, dont les yeux brillaient d’envie devant une coiffure si élaborée. Elle ne sourit pas aux hommes, mais fut assez délicate pour se laisser offrir des fleurs et des coquillages, que tous couraient ramasser sur la plage. Les plus âgées des femmes autour d’elle chantèrent, Miyuki applaudit ; en moins d’une heure, elle s’était déjà fait un tas d’amis.
« Comme cette vie est plus amusante que celle que j’ai menée jusqu’ici à Tokyo, » se dit-elle. « Ma vie de femme politique, avec toutes ses cérémonies, tous ses honneurs, toutes ses rigueurs m’apparaît bien malheureuse et terne maintenant que je la compare à celle que mènent ces gens ici. Comme les enfants sont beaux, et comme les yeux de ces femmes brillent d’une liberté que je n’ai jamais eu le droit d’imaginer ! Je m’aperçois que je ne connais rien du monde, moi, la fille d’un homme qui passe sa vie à voyager ! L’erreur que j’ai faite répond à mon vœu le plus cher, celui de quitter mes palais et de voir les gens qui peuplent le vaste monde et que la vie soit enfin, pour quelques instants, synonyme de plaisir…»
Un petit groupe de curieux ne tarda pas à se former, étonnés de voir femme si belle et si étrangement vêtue. Miyuki Chan riait. Elle exécuta quelques pas de danse sur le sable, les enfants l’imitèrent. Elle se laissa caresser les cheveux par les femmes, dont les yeux brillaient d’envie devant une coiffure si élaborée. Elle ne sourit pas aux hommes, mais fut assez délicate pour se laisser offrir des fleurs et des coquillages, que tous couraient ramasser sur la plage. Les plus âgées des femmes autour d’elle chantèrent, Miyuki applaudit ; en moins d’une heure, elle s’était déjà fait un tas d’amis.
« Comme cette vie est plus amusante que celle que j’ai menée jusqu’ici à Tokyo, » se dit-elle. « Ma vie de femme politique, avec toutes ses cérémonies, tous ses honneurs, toutes ses rigueurs m’apparaît bien malheureuse et terne maintenant que je la compare à celle que mènent ces gens ici. Comme les enfants sont beaux, et comme les yeux de ces femmes brillent d’une liberté que je n’ai jamais eu le droit d’imaginer ! Je m’aperçois que je ne connais rien du monde, moi, la fille d’un homme qui passe sa vie à voyager ! L’erreur que j’ai faite répond à mon vœu le plus cher, celui de quitter mes palais et de voir les gens qui peuplent le vaste monde et que la vie soit enfin, pour quelques instants, synonyme de plaisir…»
Son visage était encore plus foncé que celui des gens avec qui elle venait de passer un moment et son aspect différait étonnamment du leur. Les cheveux hirsutes, les habits défaits, l’homme semblait s’être abîmé dans une région de rêves infinis, tant la position, pourtant démise, de tous ses membres pendant son sommeil ne semblait pas l’en écarter. Ce devait être un marin épuisé du harassant travail de la mer ou quelque magicien qui, abandonnant son corps trop lourd, serait parti visiter le royaume des esprits. Mais le corps bougea, l’esprit semblait de retour...
Évrile oumil avec feine ses boeufs hurlant de patigue. Il secoua la tête. Émile ouvrit avec peine ses yeux brûlant de fatigue. Il ne savait plus guère trop où il était. Une douleur atroce courait le long de ses membres. Sa tête ne lui semblait toujours pas avoir repris sa place initiale, quant à ses pieds, il ne les sentait plus. Dans le demi-brouillard qui l’enveloppait, Émile crut distinguer la Lune, qui flottait non loin de son visage. Il la salua d’un bonsoir flou.
- Bonsoir, répondit la lune.
Les hallucinations, visiblement, continuaient.
- Qui êtes-vous ? poursuivit la lune.
- Je m’appelle Émile Lefebvre. Je suis cordonnier de métier, mais cireur de tout un régiment, par obligation. Enfin, je crois… Je ne sais plus trop, à vrai dire… Et toi qui me parles, Lune…Comment est-ce possible ?
- Je ne m’appelle pas Lune, mais Miyuki, répondit gracieusement la jeune femme. Vous n’êtes donc pas sorcier ?
- Je me le demande…dit le cordonnier dont les yeux, peu à peu, revenaient à la réalité.
La lune prit alors, péniblement, une apparence plus humaine et se transforma bientôt en femme, la plus belle, la plus délicate des femmes qu’il eût été donné à Émile de voir.
Il bégaya :
- Mais Ma…Mada…Mayday ! Madame, êtes-vous réelle ? Que vous êtes belle ! Etes-vous une fée ?
- Je crois être réelle, répondit Miyuki, bien que j’ai moi-même l’impression de rêver depuis je suis arrivée ici…Comment s’appelle cet endroit ?
- L’Indochine, Madame. Vous êtes à Vung Tau, en Indochine. C’est à des milliers de kilomètres de…de…d’où venez-vous ? balbutia Émile.
- Du Japon, répondit la Jeune femme. Je devais me rendre à Hokkaido afin de parfaire mon éducation et apprendre tout ce qu’une jeune femme de mon rang doit savoir, en vue du mariage que mon père avait préparé pour moi. Mais je crois m’être trompé de bateau…
Émile, cependant, n’entendait déjà plus le sens des mots de la jeune femme. L’opium n’avait pas encore totalement desserré son emprise. Il savait tout ça ou croyait le savoir. Il l’avait rêvé peut-être ou le rêvait désormais. Il avait surtout de plus en plus de mal à contenir la passion qui naissait en lui, à la vue de ce visage de lait que l’ingénuité la plus charmante éclairait, de ces yeux de faïence dessinés au pinceau, de ces cheveux sombres qui rendaient la nuit pâle. Il referma les yeux.
Soudain, dans un élan passionné, il se leva, plongea son regard halluciné dans celui de la jeune femme et, lui prenant les mains ou faisant de grands gestes comme pour prendre les étoiles à témoin, lui tint à peu près ce discours :
- Fille de lune et de nuit, si tu es venue à moi des profondeurs mystérieuses de l'Opium, reste, reste... Je t’en prie, mon coeur te veut. Jusqu'à la fin de mes jours, je me nourrirai de la drogue infernale qui te fait paraître à mes yeux. L'opium est plus puissant que l'ambroisie, puisqu'il donne l'immortalité du rêve, non plus la misérable éternité de la vie. Il est plus subtil que le nectar, puisqu'il crée des êtres si étrangement brillants ; plus juste que tous les dieux, puisqu'il réunit ceux qui sont faits pour s'aimer ! Mais si tu es femme humaine, veux-tu être mienne, pour toujours, car je veux donner tout ce qui est à moi pour ton amour et ne jamais plus te quitter !
- Si vous n’êtes pas sorcier, vous êtes au moins poète, répondit Miyuki Chan en rougissant un petit peu. C’est de vous ?
- Euh… Plus ou moins, dit Émile en reprenant son souffle, mais quelque peu déçu de la légèreté de sa réponse. Je vous aime Miyuki Chan, et si je ne suis pas capable de vous le dire à nouveau comme je viens de le faire, c’est sans doute que l’opium m’aura aidé à trouver les mots les plus beaux pour vous l’exprimer. De toute éternité les mots changent ou meurent, le sentiment seul demeure. Voulez-vous m’épouser ?
- C’est un peu rapide, jeune homme, vous ne trouvez pas ? répondit Miyuki émue.
Puis, reprenant ses esprits :
- Venez, allons d’abord nous promener ! Et il me faut un endroit pour loger…
Dans la nuit deux papillons se faisaient la cour. La lune éclairait les deux jeunes gens, souriant d’avoir, une fois encore, rapproché le cœur des amants.
Le colonel était furieux. Cette jeune Japonaise, dont toute la ville parlait depuis la veille, ne pouvait être que la fille de M. Yamamoto, dont la disparition sur le port de Tokyo, quelques semaines auparavant, avait été reportée a toutes les instances politiques et militaires des colonies. Cette fois ci, ce n’était non plus le blâme que le colonel risquait d’endosser, mais la responsabilité d’un incident diplomatique grave. Il ne pouvait taire trop longtemps la présence de cette jeune femme sur le territoire qu’il administrait car, tôt ou tard, l’ambassadeur saurait exactement où se trouvait sa fille. En revanche, s’il l’avouait, il lui fallait se trouver un rôle qui le tint a l’écart de tout ennui.
Émile ne pouvait pas rester au sein de l’armée française: le blâme d’un colonel, si ses hommes se dissipaient, valait toujours mieux que de n’être plus colonel du tout. De la Siure convoqua le cordonnier. Grand stratège, il ne lui fallut pas longtemps, en attendant Emile, pour retirer son épingle du jeu. Il la retira donc et se cura les dents avec en se répétant mentalement le fruit de ses cogitations. Elles avaient déjà fait trois fois le tour de sa tête lorsque Emile frappa.
- L’heure est grave, Monsieur, commença le colonel d’un ton solennel. L’armée française vous a recueilli et vous a permis de trouver matière à l’expression de votre passion du soulier. Moi-même je vous ai toujours considéré comme un fils et j’ai tout fait pour vous sortir du désespoir dans lequel nous vous avons trouvé en arrivant. Vous avez eu, en trois mois, plus de chaussures que vous n’en auriez jamais imaginées; nous vous avons permis de servir la glorieuse aventure coloniale, et l’honneur de la France, en vous offrant la possibilité de soigner l’instrument qui nous fait conquérir le monde. Avec un peu de patience et plus de dévouement, vous auriez bientôt pu vous targuer d’avoir ciré les chaussures de l’Indochine entière et d’avoir, qui sait, vous aussi votre nom dans les livres d’Histoire! Au lieu de cela, vous avez trahi la confiance de votre pays en hébergeant, a notre insu, la fille de l’ambassadeur du Japon en France. Évidemment, dans la situation actuelle, c’est à moi qu’il incomberait de répondre de vos actes. Vous comprenez bien que je ne saurais porter une telle responsabilité. Vous vous êtes, de plus, bassement adonné aux plaisirs dégoûtants de l’opium qui, s’il convient à la nonchalance des populations locales, et n’est qu’une preuve de plus de leur retard sur notre civilisation exemplaire, est une injure à la noble rigueur que nous nous efforçons d’imposer ici.
Je ne vais pas faire de longs discours. Vous avez le choix, Émile: où vous disparaissez sur le champ, et nous ne nous serons jamais connus, où je vous fais fusiller, ce qui, après tout, pour moi, revient au même. Notez toutefois que ce serait une marque de courtoisie de votre part a l’égard de ce que vous a offert la patrie. Je ne parle même pas des honneurs qui me seraient rendus, d’avoir participé à l’arrestation du ravisseur de la fille de M. Yamamoto, ni de l’avancement certain que je pourrai en tirer, non, vous savez bien que je suis au-dessus de ce genre de préoccupations. Réfléchissez bien, Émile, je vous rends l’occasion de devenir un grand homme, que vous avez perdue sottement en agissant de la sorte.
Émile resta un instant bouche bée, déconcerté par l’étendue de la bêtise militaire. Il était conscient de l’aide que lui avait apportée le colonel, mais de là à parler d’honneur de la France! Cet homme dont l’autorité l’avait d’abord tant impressionné, aujourd’hui lui faisait un peu de peine.
- Votre proposition me touche, mon colonel, mais c’est vous le grand homme, moi je ne suis qu’un petit artisan. Je sais que les grands hommes, comme les autres, tôt ou tard se font eux aussi manger par les vers, mais dans mon cas, je n’aurai guère le loisir de profiter de la situation que vous m’offrez, puisqu’elle est posthume. Non, vraiment, je préfère être petit et vivant que grand et mort. Je vous remercie, conclut Emile, mais je crois que je vais partir.
- Votre peu de courage ne me surprend guère. Le sens de l’honneur manque trop souvent à ceux pour qui nous nous battons. Je vois en revanche que l’amour vous donne de l’esprit, jeune homme, moi j’y rajoute les ailes, répondit le grand homme. Allez-vous en, je vous prie. Vous n’auriez d’ailleurs jamais fait un bon soldat, vous n’avez pas le sens des priorités.
Émile prit poliment congé, le colonel resta seul à son bureau. Sur son visage, un oeil triste et fatigué cherchait par la fenêtre le réconfort des vagues sur la plage, mais il y avait du brouillard et il ne put rien y voir.
Extrait du Journal du Colonnel De la Siure :
Émile et Miyuki Chan menaient une vie simple dans une petite maison en retrait de la ville. Depuis leur rencontre, ils avaient pris le temps de se connaître et de se séduire. La jeune femme ne tarda pas à apprécier cet homme qui posait un regard si particulier sur les choses du monde. Sa naïveté la faisait rire, mais parce qu’elle rejoignait si bien la sienne ! On aurait dit, en les voyant, qu’ils étaient nés de leur rencontre et qu’ils découvraient le monde ensemble, pour la première fois.
En se contant l’un l’autre leur histoire, Émile et Miyuki s’étaient bientôt aperçus de la similitude de leurs destinées. Elle était jusqu’alors prisonnière de ses palais, lui de ses casernes. À présent, ils apprenaient à être libre ensemble et chaque nouvelle expérience était d’autant plus enrichissante qu’ils la vivaient et la partageaient à deux. Ils passaient des heures interminables, le soir, assis sur la plage, à parler de leurs découvertes quotidiennes, à se les montrer, à se les dissimuler parfois, un instant, pour mieux les révéler ensuite, et à les voir toujours nouvelles sous les yeux de l’autre. Ce jeu, qui est la joie des amants de tout temps, les rendait chaque jour plus précieux l’un pour l’autre et donnait au monde des couleurs invisibles au regard de ceux qui n’ont que les yeux pour le voir.
En se contant l’un l’autre leur histoire, Émile et Miyuki s’étaient bientôt aperçus de la similitude de leurs destinées. Elle était jusqu’alors prisonnière de ses palais, lui de ses casernes. À présent, ils apprenaient à être libre ensemble et chaque nouvelle expérience était d’autant plus enrichissante qu’ils la vivaient et la partageaient à deux. Ils passaient des heures interminables, le soir, assis sur la plage, à parler de leurs découvertes quotidiennes, à se les montrer, à se les dissimuler parfois, un instant, pour mieux les révéler ensuite, et à les voir toujours nouvelles sous les yeux de l’autre. Ce jeu, qui est la joie des amants de tout temps, les rendait chaque jour plus précieux l’un pour l’autre et donnait au monde des couleurs invisibles au regard de ceux qui n’ont que les yeux pour le voir.
Il restait une chose, cependant, que les deux amants n’avaient encore osé partager et dont ils savouraient la douloureuse attente avec ce même plaisir qu’ont les arbres à vouloir le printemps. Mais un soir, le dernier lacet de la pudeur tomba, qui retenait aussi la robe de la jeune femme, et dans le silence d’une nuit sans lune, ils s’offrirent leur intimité.
À la lueur d’une bougie
Deux corps endormis
L’étreinte réveille
La chaleur
Le silence
Elle les regarde et s’émerveille
Bientôt les cris la douleur
L’absence
Et l’enfance
Qui cherchera sans cesse les traces
De cet instant qui danse
La maison dans la ville
La ville dans un pays
Le Pays sur la Terre
Qui tourne dans l’univers
Et au-dehors les prés verts
Qui s’éparpillent et sourient
Deux corps endormis
L’étreinte réveille
La chaleur
Le silence
Elle les regarde et s’émerveille
Bientôt les cris la douleur
L’absence
Et l’enfance
Qui cherchera sans cesse les traces
De cet instant qui danse
La maison dans la ville
La ville dans un pays
Le Pays sur la Terre
Qui tourne dans l’univers
Et au-dehors les prés verts
Qui s’éparpillent et sourient
Émile avait renoncé à l’idée de faire fortune et composait désormais des Haïkus sur la plage en regardant la mer. Il n’était cependant pas pauvre non plus car il eut un jour l’idée géniale d’améliorer et d’étendre le concept des Tong-Tong locales aux différentes couches sociales de la ville, en réduisant le coût de production. Puisque le français envisage les chaussures par paires, Émile, dans un dernier sursaut d’orgueil, avait même tenté de réduire le nom de sa création au seul mot Tongs, afin d’y imposer sa griffe, mais surtout parce qu’il trouvait qu’une paire de Tongs, ça sonnait mieux qu’une paire de Tong-Tong. Pourtant une fois encore, le poète dut se heurter à des habitudes installées là bien avant lui et il renonça. Les habitants, d’abord réticents à croire qu’ils pourraient tirer un quelconque bénéfice de l’achat de leurs chaussures à un blanc, craignaient que le cordonnier ne cherche à les leur vendre séparément.
Il faudra encore attendre une vingtaine d’années pour que les colons de retour arpentent, nostalgiques, les plages normandes en Tongs, à la recherche du paradis perdu. Et l’ironie voudra que la gloire d’Émile soit bel et bien posthume.
Il faudra encore attendre une vingtaine d’années pour que les colons de retour arpentent, nostalgiques, les plages normandes en Tongs, à la recherche du paradis perdu. Et l’ironie voudra que la gloire d’Émile soit bel et bien posthume.
Miyuki Chan, qui connaissait tous les arts, enseignait la danse et le dessin aux enfants et aux femmes de la ville. Elle était douce et patiente car si elle découvrait le plaisir nouveau d’être celle qui enseigne et non plus celle qui reçoit des leçons, elle voulait éviter à tout prix que sa conduite rejoigne celle de ses anciens professeurs, si durs et peu aimants, que le hasard avait éloignés d’elle. Leur enseignement visait à faire de Miyuki une femme parfaite, à lui inculquer tout ce que l’épouse qu’elle allait bientôt devenir devait mettre en œuvre pour combler son mari. L’objectif de la jeune femme aujourd’hui était tout autre. Elle apprenait le plaisir d’être et de donner, et découvrait dans l’amour que ce qui motivait son envie de plaire à l’homme qu’elle aimait n’était non pas dicté par la bonne conduite, mais par la voix du cœur.
Bons et généreux, Émile et Miyuki n’eurent aucun mal à transformer en gentillesse, ou en amitié véritable parfois, la défiance initiale des habitants de Vung Tau, trop habitués au dédain et aux paroles méprisantes des colons. Émile croisait le Colonel de la Siure de temps en temps, mais il lui paraissait chaque jour plus raide, chaque jour plus triste.
Bons et généreux, Émile et Miyuki n’eurent aucun mal à transformer en gentillesse, ou en amitié véritable parfois, la défiance initiale des habitants de Vung Tau, trop habitués au dédain et aux paroles méprisantes des colons. Émile croisait le Colonel de la Siure de temps en temps, mais il lui paraissait chaque jour plus raide, chaque jour plus triste.
Il se demandait alors s’il fallait vraiment se tenir si droit pour devenir un grand homme. « Il n’a pas dû prendre un centimètre depuis que je le connais, mais il se croit déjà si grand… Quoique… C’est encore ainsi qu’il veut paraître. Dieu qu’il est meilleur d’être allongé et dans les bras de mon amie ! J’arrive à hauteur du ciel bien avant lui ! Lui qui se vantait d’être un homme du pays, le pauvre, il doit certainement se rendre compte aujourd’hui que l’étiquette et sa discipline impeccable ne présentent toujours qu’une belle image, jamais un bon sentiment. » Cependant Émile avait de la sympathie pour ce Colonel qui s’évertuait à faire mourir son cœur dans l’idée d’être fidèle à la grande aventure de la folie humaine, persuadé qu’il était d’être absolument juste. Se sentant bien peu capable de venir en aide à cet homme trop grand, Émile lui fit tout de même parvenir quelques Haïkus, ne visant pas le cœur, mais au moins l’esprit.


Émile et Miyuki Chan passaient moins de temps sur la plage le soir, mais leur conversation, chez eux, n’en était pas moins fervente et passionnée. Puis le ventre de la jeune femme doucement s’arrondit et ils quittèrent peu à peu la chambre pour regagner la plage.
*
Miyuki devenait chaque jour plus belle aux yeux de son ami. Elle passait désormais ses journées à écouter parler les vieilles femmes sous les arbres, elle dessinait ou chantait pour son enfant, la main posée sur son ventre. Les enfants de la plage se rendirent d’abord chez elle, moins pour apprendre le dessin, que pour la regarder car ils la trouvaient eux aussi si belle ! Et lorsque au bout de quelques mois Miyuki dut interrompre ses leçons, les enfants vinrent toujours lui apporter des fleurs ou des petits poissons.
C’est dans la maison de ses parents que naquit le 7 mai 1898 l’enfant d’Émile et de Miyuki Chan. Toute la nuit, l’homme veilla sa femme, accompagné du chant mystérieux des vieilles femmes et des mille petites précautions de leur expérience, sans lesquelles il aurait été bien incapable d’être d’aucune utilité, tant l’émotion le rendait gauche. Lorsqu’on lui demandait de l’eau, il ramenait la bassine vide ; lorsqu’on lui demandait la bassine, il se prenait les pieds dedans. Miyuki sourit et le fit asseoir auprès d’elle. Émile lui prit la main. Il la regardait, à la fois fasciné et mal à l’aise d’avoir mis sa femme dans un état pareil, mais il se reprit bientôt, honteux d’être si agité devant le courage et le calme dont elle faisait preuve, et essaya de se composer un visage rassurant.

Comme elle aimait cet homme qui était incapable de masquer le moindre de ses sentiments ! Sa vie jusqu’à présent avait été bridée et cachée sous le masque froid de la bienséance ; jamais ses parents n’avaient exprimé la moindre preuve d’amour ; les larmes étaient signe de faiblesse ; être enthousiaste était considéré comme vulgaire. Les larmes qui se mirent à couler sur les joues de la jeune femme ne provenaient pas des douleurs de l’accouchement, comme le pensa Émile, mais du bonheur d’être enfin libre d’aimer et d’être aimée par un homme dont la pureté des sentiments à son égard n’avait d’égal que celle des personnages de Rousseau dont elle volait les livres, enfant, dans la bibliothèque de son père, et qui déjà étaient pour elle des bateaux qui l’emmenaient loin de la monotonie de son enfance.
Aux douleurs de l’accouchement succédèrent l’émotion et la joie des parents. Les chants joyeux des veillent femmes calmèrent les pleurs de l’enfant qui s’endormit bientôt sur le sein de sa mère, rassurée sans doute par l’accueil de ce monde nouveau. Émile sorti d’un tiroir la bougie qui avait éclairé sa première nuit d’amour et qu’il avait conservé sans trop savoir pourquoi. Il s’assit près du lit et resta éveillé toute la nuit, à regarder sa femme et son enfant dormir. Sa petite fille avait déjà les yeux et la grâce de sa mère et lui se reconnaissait dans les grimaces et les sourires qu’elle faisait en dormant. Son sommeil semblait attentif, comme si elle essayait déjà de savoir ce que la vie lui réservait. Elle souriait et se serrait contre le sein chaud de sa mère. Parfois, pourtant, ses traits se tendaient et devenaient soucieux. À cet instant, on aurait dit qu’elle prévoyait quelque malheur, qu’Émile, qui songeait à l’avenir avec confiance, heureux de se dire qu’il serait à jamais le gardien du bonheur de sa fille, était alors bien loin d’imaginer.
Aux douleurs de l’accouchement succédèrent l’émotion et la joie des parents. Les chants joyeux des veillent femmes calmèrent les pleurs de l’enfant qui s’endormit bientôt sur le sein de sa mère, rassurée sans doute par l’accueil de ce monde nouveau. Émile sorti d’un tiroir la bougie qui avait éclairé sa première nuit d’amour et qu’il avait conservé sans trop savoir pourquoi. Il s’assit près du lit et resta éveillé toute la nuit, à regarder sa femme et son enfant dormir. Sa petite fille avait déjà les yeux et la grâce de sa mère et lui se reconnaissait dans les grimaces et les sourires qu’elle faisait en dormant. Son sommeil semblait attentif, comme si elle essayait déjà de savoir ce que la vie lui réservait. Elle souriait et se serrait contre le sein chaud de sa mère. Parfois, pourtant, ses traits se tendaient et devenaient soucieux. À cet instant, on aurait dit qu’elle prévoyait quelque malheur, qu’Émile, qui songeait à l’avenir avec confiance, heureux de se dire qu’il serait à jamais le gardien du bonheur de sa fille, était alors bien loin d’imaginer.


- Quel nom va-t-on lui donner ? demanda Émile le lendemain. C'est fou, nous n’y avons même pas encore pensé !
- C’est vrai, répondit Miyuki, nous nous sommes, toi et moi, inventé chaque jour un nom nouveau, mais nous n’en avons encore trouvé aucun pour notre fille. J’aimerais que son nom évoque notre histoire, et la sienne ; j’aimerais que son nom fasse résonner tout le mystère de l’Indochine et notre rencontre. Tu sais, je sais déjà que notre petite fille aura une vie extraordinaire. C’est écrit dans ses yeux. J’ose à peine parler lorsque je la regarde, c’est comme si elle en savait déjà plus que nous. Qui sait ce que l’avenir lui réserve ? Il faut lui trouver un nom à la mesure de son destin, à la fois simple comme une fleur et mystérieux comme une couleur. Oui ! un joli nom de fleur ! qu’en penses-tu ?
- Euh…Marguerite ?
- Marou-Golito ? C’est un peu compliqué. Hum… et Aoi ? c’est une petite fleur bleue !
- Ah oui ?
- Non, AOI.
- Ah ! Ohi…
- Hum… C’est compliqué ! Il faudrait qu’elle ait un nom qui change avec elle… On choisi un nom lorsque l’on ne connaît pas encore ses enfants et on leur dit plus tard qu’ils devront le garder toujours, mais eux-mêmes ne peuvent pas le choisir, c’est injuste !
- Allons voir le vieux de la colline alors ! dit Émile qui venait de se souvenir qu’une tradition locale voulait qu’on présente les nouveaux-nés à un sorcier.
Celui-ci, en effet, pouvait lire l’avenir dans les yeux des enfants et leur donner le nom qui leur convenait le mieux.
- Nous irons dans quelques jours, lorsque tu seras reposée, conclut-il.
- C’est vrai, répondit Miyuki, nous nous sommes, toi et moi, inventé chaque jour un nom nouveau, mais nous n’en avons encore trouvé aucun pour notre fille. J’aimerais que son nom évoque notre histoire, et la sienne ; j’aimerais que son nom fasse résonner tout le mystère de l’Indochine et notre rencontre. Tu sais, je sais déjà que notre petite fille aura une vie extraordinaire. C’est écrit dans ses yeux. J’ose à peine parler lorsque je la regarde, c’est comme si elle en savait déjà plus que nous. Qui sait ce que l’avenir lui réserve ? Il faut lui trouver un nom à la mesure de son destin, à la fois simple comme une fleur et mystérieux comme une couleur. Oui ! un joli nom de fleur ! qu’en penses-tu ?
- Euh…Marguerite ?
- Marou-Golito ? C’est un peu compliqué. Hum… et Aoi ? c’est une petite fleur bleue !
- Ah oui ?
- Non, AOI.
- Ah ! Ohi…
- Hum… C’est compliqué ! Il faudrait qu’elle ait un nom qui change avec elle… On choisi un nom lorsque l’on ne connaît pas encore ses enfants et on leur dit plus tard qu’ils devront le garder toujours, mais eux-mêmes ne peuvent pas le choisir, c’est injuste !
- Allons voir le vieux de la colline alors ! dit Émile qui venait de se souvenir qu’une tradition locale voulait qu’on présente les nouveaux-nés à un sorcier.
Celui-ci, en effet, pouvait lire l’avenir dans les yeux des enfants et leur donner le nom qui leur convenait le mieux.
- Nous irons dans quelques jours, lorsque tu seras reposée, conclut-il.


Le vieux Ping Phou Pong habitait un peu en retrait de Vung Tau, en haut d’une colline, dans une petite maison de bois qui avait un jour servi d’abris pour les bêtes. Les gens disaient qu’il était là depuis toujours. Il était arrivé, en fait, il y a bien longtemps, d’une contrée voisine, en quête d’une nouvelle situation, lorsque sa fabrique d’allumettes avait brûlé. Il avait tant marché, ses cheveux et ses habits étaient si poussiéreux, qu’il avait une apparence tout à fait mystique en arrivant. Doué d’un grand talent d’orateur, il lui avait été facile de se faire prendre pour un sage errant par les habitants de Vung Tau, dont le grand sorcier était mort quelques mois auparavant. Les villageois lui demandaient conseil et le respectaient parce que ses formules étaient toujours si confuses qu’elles ne pouvaient jamais être fausses, et parce qu’il était très aimable et mangeait peu. Avec le temps, Ping Phou Pong était devenu réellement mystique car il remerciait chaque jour les dieux de cette aubaine inespérée. Il était là depuis si longtemps désormais qu’il s’acquittait de son rôle avec un naturel qui faisait dire à certains qu’il n’avait même jamais été jeune. Il passait ses journées à fumer de l’opium bon marché et à lire l’avenir dans les plumes des poulets. Aussi eût-il soin de bien se peigner et d’adopter une posture cérémonieuse lorsqu’il apprit qu’Émile et Miyuki Chan venaient lui présenter leur enfant.
Ping Phou Pong, le vieux de la colline
Ping Phou Pong installa la petite famille dans sa cahute, autour d’une grande pierre plate et ronde qui en occupait le centre et qui constituait, avec un lit de cordes tressées et un petit tabouret, le seul mobilier de la demeure. Il s’assit en face d’eux et se cala sur une pile de coussins, si nombreux et si sales qu’on eût dit des nuages de mousson prêts à se fendre, et demanda à Émile de placer l’enfant au centre de la pierre. Puis, ayant pris la posture appropriée à la situation, il fronça un peu les sourcils, tapa trois fois sur ses cuisses d’un air sorcier, pour faire s’envoler quelques volutes magiques et poussiéreuses des plis de sa robe, et plongea son regard dans celui de l’enfant. L’expression de son visage changea alors plusieurs fois, comme si l’on tournait les pages d’un livre de vieux portraits, mais il sembla à Miyuki, qui le regardait attentivement, que le visage du sorcier adoptait plus d’expressions qu’il n’en contrôlait lui-même. Lorsqu’au bout de quelques minutes Ping Phou Pong se redressa, il avait l’air un peu confus. Il eut tôt-fait, cependant, de figer sur ses rides le masque du sage qui s’apprête à parler et, après s’être raclé solennellement la gorge trois ou quatre fois, d’une voix aigutturale, il prononça ces paroles :
« Tcho Tcho Tcho – Tchi Tchi Tchi – Tchu Tchu – Tcha Tcha Tcha – Boum Boum », ce qui veut dire, dans une langue très particulière, que le vieux sage était sans doute le dernier, sinon le seul à connaître, quelque chose comme : « Elle va pas avoir une vie facile, la p’tite ! » Puis il se tut.
Émile et Miyuki se regardèrent, incrédules.
Émile et Miyuki se regardèrent, incrédules.
- Vénérable sorcier, quel est le sens de ces paroles obscures ? demanda Émile. Nous sommes venus à toi pour trouver le nom qui conviendra le mieux à notre fille. Qu’as-tu vu de sa vie ?
Ping Phou Pong avait l’air de plus en plus embarrassé. Il ôta de son visage le masque de sorcier et descendit de ses coussins dans un nouveau, bien qu’involontaire, nuage de poussière. Son visage avait maintenant un aspect sombre et douloureux, et son front semblait soutenir le poids de quelque mystérieuse inquiétude impossible à dire. Il porta sur Émile et Miyuki un regard si plein de compassion que la jeune femme chancela.
- Je ne peux pas vous en dire davantage, mentit-il. Ce sont les dieux qui parlent par ma bouche, moi je ne sais rien d’autre. Aimez-vous sans jamais oublier ce que vous êtes l’un pour l’autre, car si le monde existe depuis toujours, la vie d’un homme est bien courte. Cette enfant, déjà, ne vous appartient plus. Sa vie et la vôtre sont indépendantes et pourtant elles seront toujours liées. On croit que l’on fait un enfant lorsque c’est en fait l’enfant qui choisit ses parents. Le destin a voulu qu’elle se présente à vous, je n’y puis rien changer. Je dois même à présent me taire car d’aussi haut que l’on puisse observer le monde, on n’a pas le droit d’en changer le cours des choses. Quant à son nom…
Mais à ce moment, un puissant coup de clairon retentit au pied de la colline, qui empêcha Ping Phou Pong de terminer sa phrase. Le sang se figea dans les veines d’Émile : il ne connaissait que trop bien le son de ce clairon, pour l’avoir entendu tous les matins, lorsqu’il travaillait à la caserne. En effet, lorsqu’il alla voir sur le seuil de la cabane, il aperçut le Colonel De la Siure, accompagné de quelques hommes en armes, gravir précipitamment la pente de la colline. Que venaient-ils faire ici, si loin de la caserne, en haut d’une colline où seul vivait l’étrange vieillard ? Le Colonel aurait-il changé d’avis sur le sort d’Émile ? En moins de dix minutes, ils avaient rejoint la demeure du vieil homme. Le Colonel était essoufflé et trempé de sueur, et pour la première fois Émile remarqua qu’un pan de sa chemise dépassait de son pantalon. Il avait l’air extrêmement agité.
Ping Phou Pong avait l’air de plus en plus embarrassé. Il ôta de son visage le masque de sorcier et descendit de ses coussins dans un nouveau, bien qu’involontaire, nuage de poussière. Son visage avait maintenant un aspect sombre et douloureux, et son front semblait soutenir le poids de quelque mystérieuse inquiétude impossible à dire. Il porta sur Émile et Miyuki un regard si plein de compassion que la jeune femme chancela.
- Je ne peux pas vous en dire davantage, mentit-il. Ce sont les dieux qui parlent par ma bouche, moi je ne sais rien d’autre. Aimez-vous sans jamais oublier ce que vous êtes l’un pour l’autre, car si le monde existe depuis toujours, la vie d’un homme est bien courte. Cette enfant, déjà, ne vous appartient plus. Sa vie et la vôtre sont indépendantes et pourtant elles seront toujours liées. On croit que l’on fait un enfant lorsque c’est en fait l’enfant qui choisit ses parents. Le destin a voulu qu’elle se présente à vous, je n’y puis rien changer. Je dois même à présent me taire car d’aussi haut que l’on puisse observer le monde, on n’a pas le droit d’en changer le cours des choses. Quant à son nom…
Mais à ce moment, un puissant coup de clairon retentit au pied de la colline, qui empêcha Ping Phou Pong de terminer sa phrase. Le sang se figea dans les veines d’Émile : il ne connaissait que trop bien le son de ce clairon, pour l’avoir entendu tous les matins, lorsqu’il travaillait à la caserne. En effet, lorsqu’il alla voir sur le seuil de la cabane, il aperçut le Colonel De la Siure, accompagné de quelques hommes en armes, gravir précipitamment la pente de la colline. Que venaient-ils faire ici, si loin de la caserne, en haut d’une colline où seul vivait l’étrange vieillard ? Le Colonel aurait-il changé d’avis sur le sort d’Émile ? En moins de dix minutes, ils avaient rejoint la demeure du vieil homme. Le Colonel était essoufflé et trempé de sueur, et pour la première fois Émile remarqua qu’un pan de sa chemise dépassait de son pantalon. Il avait l’air extrêmement agité.
- L’heure est grave Émile…
- Comme à chaque fois que nous nous rencontrons, ironisa le cordonnier, qui sentait peser sur lui les prémices d’un malaise qu’il n’arrivait pas à s’expliquer.
Miyuki Chan serra un peu plus sa fille sur son coeur et se cacha, effrayée, derrière un nuage dont la poussière stagnait. Le vieux regardait la scène d’un air affligé, mais sans stupeur, comme s’il savait déjà tout ce qui allait être dit. Le destin était tel qu’il n’avait pas pu finir sa phrase.
- Je vous en prie, Émile, laissons de côté nos différends, poursuivit le Colonel, d’une voix dont l’émotion était peu habituelle. Vous rirez moins dans une minute lorsque vous apprendrez le motif de ma venue. L’ambassadeur du Japon en France, M. Otomo Yamamoto, a finalement eu vent de la présence de sa fille ici. La rumeur s’est colportée par l’entremise de la marine marchande anglaise, dont les pupilles des matelots brillent toujours des charmes innocents de votre jeune compagne. Bien entendu, puisque ce sont des récits de marins, vous pensez bien que vous n’y êtes pas à votre avantage, Émile. Dans la version finale, après autant d’ajouts et d’hyperboles qu’il y a eu de bouches et d’oreilles, M. Yamamoto s’est entendu dire que vous étiez un dangereux mercenaire, sans foi ni loi, qui avait quitté son pays après avoir égorgé sa famille. Arrivé ici, vous auriez commandité l’enlèvement de la jeune Miyuki Chan afin d’abuser d’elle et de demander une rançon. Heureusement, personne ne sait encore que vous avez eu un enfant. Mais cela importe peu de toute façon, puisque votre sort serait le même, si vous restiez ici. L’ambassadeur a affrété un navire de transport et deux navires de guerre pour venir chercher sa fille et vous infliger une punition exemplaire. Les ambassades et les consulats des deux pays sont déjà en train de se livrer une guerre de mots. Ma position dans cette affaire, vous vous en doutez, est très délicate, mais je ne peux me faire à l’idée de vous séparer de votre famille et de participer à votre perte. Je me suis donc arrangé avec le Capitaine d’un navire marchand qui part demain à la première heure pour Marseille. Si vous aimez votre femme, vous devez partir sur-le-champ et rentrer en France. Je m’arrangerai pour maquiller votre disparition lorsque les Japonais arriveront.
Dans l’ombre, le vieux acquiesçait tristement. Miyuki, lorsqu’elle entendit le nom de son père, s’effondra sur les coussins, provoquant un nouveau nuage de poussière qui rendit l’atmosphère encore un peu plus lourde et noire. Émile, dans ce brouillard, avait du mal à retrouver ses esprits.
- Je ne peux que vous croire mon Colonel. Le bonheur que nous avons vécu ici, Miyuki et moi, nous a sans doute fait oublier qu’il était trop extraordinaire pour pouvoir durer. J’ai lu beaucoup de livres où les amours étaient aussi francs que le nôtre, mais je n’en ai connu qu’un seul, en réalité. Peut-être nous sommes-nous permis de vivre une aventure qui ne peut concerner que les personnages des livres. À l’heure où je rêvais de voir grandir ma fille ici, voici que nous devons partir ? Mais dites-moi, mon Colonel, pourquoi faites-vous cela ? Pourquoi prenez-vous tant de risques pour un homme comme moi, qui vous a sans doute apporté bien des désagréments depuis son arrivée ?
- Disons… que j’aime la poésie, confessa le Colonel, en rougissant quand même un petit peu. Vos poèmes et votre vie ici me montrent chaque jour comme est différente celle que je mène. Je n’aurai jamais droit aux choses simples auxquelles vous rendez hommage dans vos poèmes. J’aurais pu vous éliminer et ne plus y penser, mais vous savez bien que tout cela est faux. Toute ma vie, j’aurais été rongé par la culpabilité d’avoir tué quelqu’un pour qui l’existence était belle comme une fleur. Les fleurs, pour nous, sont au bout des fusils, mais depuis que je vous connais, Émile, même si je garde le fusil, je regarde désormais la fleur. Et laissez- moi vous dire que vous vous trompez, mon cher, l’amour que vous vivez n’est pas celui d’un livre, justement parce qu’il est trop extraordinaire ; il est unique. Ne baissez pas les bras, au contraire ! Emmenez votre femme et votre enfant, allez tous trois montrer ailleurs que les livres ne mentent pas toujours, mais qu’ils expriment un sentiment, bien réel, pour qui les écrits et pour qui sait les lire. Et continuez de m’envoyer des poèmes, vous serez pour moi la vie que je ne puis avoir.
Le colonel dut s’arrêter là car les chemins de l’émotion sont dangereux pour les militaires, mais aussi parce que la poussière commençait à sécher ses lèvres et à lui piquer la gorge. Depuis un moment, en effet, l’enfant, qui n’était plus au centre de l’attention, battait furieusement du pied les coussins où reposait sa mère évanouie.
- Comme à chaque fois que nous nous rencontrons, ironisa le cordonnier, qui sentait peser sur lui les prémices d’un malaise qu’il n’arrivait pas à s’expliquer.
Miyuki Chan serra un peu plus sa fille sur son coeur et se cacha, effrayée, derrière un nuage dont la poussière stagnait. Le vieux regardait la scène d’un air affligé, mais sans stupeur, comme s’il savait déjà tout ce qui allait être dit. Le destin était tel qu’il n’avait pas pu finir sa phrase.
- Je vous en prie, Émile, laissons de côté nos différends, poursuivit le Colonel, d’une voix dont l’émotion était peu habituelle. Vous rirez moins dans une minute lorsque vous apprendrez le motif de ma venue. L’ambassadeur du Japon en France, M. Otomo Yamamoto, a finalement eu vent de la présence de sa fille ici. La rumeur s’est colportée par l’entremise de la marine marchande anglaise, dont les pupilles des matelots brillent toujours des charmes innocents de votre jeune compagne. Bien entendu, puisque ce sont des récits de marins, vous pensez bien que vous n’y êtes pas à votre avantage, Émile. Dans la version finale, après autant d’ajouts et d’hyperboles qu’il y a eu de bouches et d’oreilles, M. Yamamoto s’est entendu dire que vous étiez un dangereux mercenaire, sans foi ni loi, qui avait quitté son pays après avoir égorgé sa famille. Arrivé ici, vous auriez commandité l’enlèvement de la jeune Miyuki Chan afin d’abuser d’elle et de demander une rançon. Heureusement, personne ne sait encore que vous avez eu un enfant. Mais cela importe peu de toute façon, puisque votre sort serait le même, si vous restiez ici. L’ambassadeur a affrété un navire de transport et deux navires de guerre pour venir chercher sa fille et vous infliger une punition exemplaire. Les ambassades et les consulats des deux pays sont déjà en train de se livrer une guerre de mots. Ma position dans cette affaire, vous vous en doutez, est très délicate, mais je ne peux me faire à l’idée de vous séparer de votre famille et de participer à votre perte. Je me suis donc arrangé avec le Capitaine d’un navire marchand qui part demain à la première heure pour Marseille. Si vous aimez votre femme, vous devez partir sur-le-champ et rentrer en France. Je m’arrangerai pour maquiller votre disparition lorsque les Japonais arriveront.
Dans l’ombre, le vieux acquiesçait tristement. Miyuki, lorsqu’elle entendit le nom de son père, s’effondra sur les coussins, provoquant un nouveau nuage de poussière qui rendit l’atmosphère encore un peu plus lourde et noire. Émile, dans ce brouillard, avait du mal à retrouver ses esprits.
- Je ne peux que vous croire mon Colonel. Le bonheur que nous avons vécu ici, Miyuki et moi, nous a sans doute fait oublier qu’il était trop extraordinaire pour pouvoir durer. J’ai lu beaucoup de livres où les amours étaient aussi francs que le nôtre, mais je n’en ai connu qu’un seul, en réalité. Peut-être nous sommes-nous permis de vivre une aventure qui ne peut concerner que les personnages des livres. À l’heure où je rêvais de voir grandir ma fille ici, voici que nous devons partir ? Mais dites-moi, mon Colonel, pourquoi faites-vous cela ? Pourquoi prenez-vous tant de risques pour un homme comme moi, qui vous a sans doute apporté bien des désagréments depuis son arrivée ?
- Disons… que j’aime la poésie, confessa le Colonel, en rougissant quand même un petit peu. Vos poèmes et votre vie ici me montrent chaque jour comme est différente celle que je mène. Je n’aurai jamais droit aux choses simples auxquelles vous rendez hommage dans vos poèmes. J’aurais pu vous éliminer et ne plus y penser, mais vous savez bien que tout cela est faux. Toute ma vie, j’aurais été rongé par la culpabilité d’avoir tué quelqu’un pour qui l’existence était belle comme une fleur. Les fleurs, pour nous, sont au bout des fusils, mais depuis que je vous connais, Émile, même si je garde le fusil, je regarde désormais la fleur. Et laissez- moi vous dire que vous vous trompez, mon cher, l’amour que vous vivez n’est pas celui d’un livre, justement parce qu’il est trop extraordinaire ; il est unique. Ne baissez pas les bras, au contraire ! Emmenez votre femme et votre enfant, allez tous trois montrer ailleurs que les livres ne mentent pas toujours, mais qu’ils expriment un sentiment, bien réel, pour qui les écrits et pour qui sait les lire. Et continuez de m’envoyer des poèmes, vous serez pour moi la vie que je ne puis avoir.
Le colonel dut s’arrêter là car les chemins de l’émotion sont dangereux pour les militaires, mais aussi parce que la poussière commençait à sécher ses lèvres et à lui piquer la gorge. Depuis un moment, en effet, l’enfant, qui n’était plus au centre de l’attention, battait furieusement du pied les coussins où reposait sa mère évanouie.
Une demie-heure plus tard, du haut de sa colline, le vieil homme regardait descendre le Colonel et ses hommes, et le couple aux pas pesants, avec toujours dans les yeux cette lueur inquiète de ce qu’il n’avait pu confesser. « C’est quand même étrange, se dit-il. C’est la première fois que j’ai eu une réelle vision et il aura fallu que ce soit pour de si tristes présages. »
La IVe garnison d’infanterie maritime de Saigon, prétextant un convoi exceptionnel, aide Émile et Miyuki Chan à embarquer pour la France. À l’aube, hormis quelques sampans qui glissaient silencieusement sur les eaux calmes et quelques femmes qui lavaient leur linge dans la fraîcheur du matin, les quais du port de Vung Tau étaient pratiquement déserts. Ce n’est que vers huit heures que les soldats de la caserne arrivèrent et que le chargement du Seine commença. C’était un grand bateau de transport moderne, construit en France quelques années auparavant, qui faisait souvent la navette des colonies à l’empire pour rapporter des étoffes, des épices, parfois de l’opium. En d’autres circonstances, Émile se serait certainement ébaubi devant cette énorme machine de fer, symbole de la puissance novatrice de l’époque. Aujourd’hui, elle était une violence à la naissance du matin et au sentiment qui habitait les deux amants. Ils étaient venus très tôt, pour regarder ces paysages paisibles qui avaient vu naître leur amour, et dans l’atmosphère rose du petit matin, Miyuki serrant sa fille sur son cœur, ils regardaient, pour la dernière fois, s’animer le port et la plage où la jeune femme était arrivée un an auparavant.

Miyuki Chan était terriblement inquiète, non pas pour elle, mais pour leur fille, âgée d’un mois à peine. Le voyage en bateau serait long, pénible et dangereux ; le confort, rudimentaire, et en cas de problème grave, Miyuki savait qu’elle ne pourrait rien faire. Elle se moquait bien de retourner au Japon, elle avait tant voulu voir la France ! Mais aucun enthousiasme ne l’habitait plus aujourd’hui, bien qu’avec Émile ils aient souvent parlé de ce voyage. Elle frémit à l’idée qu’au même moment, quelque part sur la mer, son père était lui-même sur un bateau, en direction de Vung Tau, prêt à tout pour la ramener. Pas par amour, non, ou parce qu’il était dévoré par l’inquiétude, mais parce qu’un homme aussi important que lui ne pouvait supporter l’idée de ne pas maîtriser entièrement son destin et celui de ses proches et parce que les regards interrogateurs de son entourage devaient le lui rappeler sans cesse. Miyuki pouvait se le représenter, à la proue du navire, prêt à bondir sur la plage avant même que le bateau n’ait jeté l’ancre. Cette dernière idée dissolut brusquement sa mélancolie et elle tira vigoureusement Émile par la manche en direction du bateau.
Émile était sombre et ne savait comment interpréter les ombres qui se dessinaient sur le visage d’habitude si serein de Miyuki. La mort ne l’effrayait guère, on la lui avait déjà proposée si souvent depuis son arrivée. S’il n’avait pas peur pour lui, il se sentait responsable des destinées de sa femme et surtout de sa fille. Il avait l’impression, à tort, de les avoir contraintes à suivre la sienne. Le tableau passionné de leur vie, qu’il avait peint à Miyuki tant de fois sur la plage, le soir, lorsqu’il lui parlait de ses projets et de son désir de lui montrer un jour son pays, avait pris aujourd’hui une teinte bien lugubre. Émile se comparait à ses imposteurs qui vous vendent des copies pour des toiles de maîtres et se disait, pour la énième fois, que les choses prennent, en réalité, un cours souvent bien différent de ce que l’on en avait rêvé. De quoi peut-on être sûr, se dit-il, lorsqu’on croit qu’une chose est ainsi et qu’on s’aperçoit qu’elle est en fait toute autre ? Nous partons bien pour la France, mais dans quelles circonstances ! Les choses se sont tant précipitées que nous n’avons même pas encore pu trouver un nom à notre enfant. C’est complètement absurde ! Nous croyions avoir tout notre temps, et celui-ci s’écoulait en effet avec lenteur vers l’infini, et voilà qu’aujourd’hui nous devons partir comme des voleurs, en devant laisser toutes nos affaires, et sans même pouvoir dire au revoir à ceux qui nous ont accueilli ici.
Lorsqu’il vit le regard déterminé de sa femme qui le tirait par la manche en direction du bateau, Émile reprit courage, en se disant qu’il aurait mille fois l’occasion de se poser ces questions et d’y répondre pendant le long voyage qui les attendait.
Extrait du Carnet de voyage d'Emile Lefebvre :
Lorsqu’il vit le regard déterminé de sa femme qui le tirait par la manche en direction du bateau, Émile reprit courage, en se disant qu’il aurait mille fois l’occasion de se poser ces questions et d’y répondre pendant le long voyage qui les attendait.
Extrait du Carnet de voyage d'Emile Lefebvre :

Maintenant qu’ils avaient trouvé un prénom à leur enfant et que le bruit monotone des vagues sur la coque du bateau avait peu à peu atténué la tristesse du départ, Émile et Miyuki Chan se sentaient apaisés. Ils passèrent les premiers jours à discuter les paroles du vieux sorcier et à essayer de comprendre cette étrange suite d’événements, depuis le jour où ils avaient voulu trouver un prénom pour leur fille. Émile doutait fortement des pouvoirs de Ping Phou Pong ; Miyuki n’osait même pas avoir une telle pensée. Elle avait entendu tant d’histoires de fantômes dans son enfance, et parmi ses amies, nombreuses avaient été celles qui lui contèrent un jour de telles histoires, soi-disant vécues ou entendues de sources sûres. Même si elle n’avait jamais vraiment cru à ce genre de récits, elle n’avait jamais osé les réfuter non plus.
Émile voulut la rassurer :
- Écoute, nous ne pourrons jamais savoir ce que le vieil homme a cru voir. Rien de ce qu’il a dit n’était clair… Tu me diras, avec toute cette poussière, c’est pas étonnant !
- Tu oublies que les mages parlent par images et qu’il n’a pas pu nous dire le prénom de notre enfant. Mais c’est son regard surtout qui m’a foudroyé, j’ai cru y voir la mort, derrière la triste compassion.
- Il n’a pas pu savoir son nom, et heureusement ! parce qu’il est le fruit de notre rencontre et de notre amour. Je crois qu’il est des choses que la magie ne peut atteindre parce qu’elles sont elles-mêmes magiques. Tu vois, ce dont je me souviens c’est qu’il nous a dit de ne jamais oublier de nous aimer et c’est ça que je veux retenir. Qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Serons-nous toujours ensemble demain ? Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai aimé la première fois que mes yeux se sont posés sur ton beau visage et j’espère que jamais je ne t’aimerai moins que ce jour. Laissons là ces hypothèses et ces formules incompréhensibles ! Ce qu’il y a de magique en moi, c’est toi ! Tu sais, toujours le matin, lorsque je me réveille, j’attends un peu avant d’ouvrir les yeux, de peur de ne plus te voir à mes côtés. Je crois que j’aurai toujours ainsi l’influence de ce rêve d’opium où tu m’es apparue la première fois. Mais je n’en suis que plus heureux lorsqu’au matin ma main te touche !
Émile voulut la rassurer :
- Écoute, nous ne pourrons jamais savoir ce que le vieil homme a cru voir. Rien de ce qu’il a dit n’était clair… Tu me diras, avec toute cette poussière, c’est pas étonnant !
- Tu oublies que les mages parlent par images et qu’il n’a pas pu nous dire le prénom de notre enfant. Mais c’est son regard surtout qui m’a foudroyé, j’ai cru y voir la mort, derrière la triste compassion.
- Il n’a pas pu savoir son nom, et heureusement ! parce qu’il est le fruit de notre rencontre et de notre amour. Je crois qu’il est des choses que la magie ne peut atteindre parce qu’elles sont elles-mêmes magiques. Tu vois, ce dont je me souviens c’est qu’il nous a dit de ne jamais oublier de nous aimer et c’est ça que je veux retenir. Qui sait ce que l’avenir nous réserve ? Serons-nous toujours ensemble demain ? Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai aimé la première fois que mes yeux se sont posés sur ton beau visage et j’espère que jamais je ne t’aimerai moins que ce jour. Laissons là ces hypothèses et ces formules incompréhensibles ! Ce qu’il y a de magique en moi, c’est toi ! Tu sais, toujours le matin, lorsque je me réveille, j’attends un peu avant d’ouvrir les yeux, de peur de ne plus te voir à mes côtés. Je crois que j’aurai toujours ainsi l’influence de ce rêve d’opium où tu m’es apparue la première fois. Mais je n’en suis que plus heureux lorsqu’au matin ma main te touche !
Miyuki Chan lui prit la main et la posa sur son cœur. Son regard se mêlait d’amour et d’envie et il lui fallut un petit effort pour ne pas la faire courir tout le long de son corps.
- Tu as raison, chuchota-t-elle. Je crois que l’arrivée subite du Colonel, alors que j’étais pendue aux lèvres du sorcier, et notre départ précipité m’ont rendu plus inquiète qu’il ne le faut. Nous ne savons rien de ce qui nous arrive, mais je sais que je suis heureuse aujourd’hui, avec toi.
Puis elle ajouta avec malice, en faisant mine de bâiller :
- Je suis un peu fatiguée, si on allait se reposer ?
- Tu as raison, chuchota-t-elle. Je crois que l’arrivée subite du Colonel, alors que j’étais pendue aux lèvres du sorcier, et notre départ précipité m’ont rendu plus inquiète qu’il ne le faut. Nous ne savons rien de ce qui nous arrive, mais je sais que je suis heureuse aujourd’hui, avec toi.
Puis elle ajouta avec malice, en faisant mine de bâiller :
- Je suis un peu fatiguée, si on allait se reposer ?

Les semaines passaient comme des jours, identiques à elles-mêmes. Si ce n’étaient les nombreuses escales que le Seine devait faire pour décharger des marchandises ou en acquérir de nouvelles, Émile et Miyuki n’auraient pu dire sur quelle partie du globe ils se trouvaient. La perpétuelle psalmodie des vagues sur la coque du bateau, l’horizon infini et ce paysage où, d’un jour sur l’autre, rien ne changeait avaient créé une telle atmosphère que leur intimité était devenue pour eux le seul monde qui existât vraiment. Sans repère ni d’espace ni de temps, Émile et Miyuki Chan avaient l’impression de voyager dans une journée sans fin. Miyuki dessinait beaucoup, elle voulait faire revivre les paysages d’Indochine qu’elle n’avait pas cru devoir quitter si vite. Parfois, pendant des journées entières, elle fixait l’horizon qui était devenu pour elle une grande toile vierge sur laquelle elle projetait les images qui l’habitaient. Bien qu’elle ne dessinât pas, sa fille, à ses côtés, toute aussi calme et attentive, regardait les mêmes images que sa mère défiler sur l’immense toile du ciel.
À présent, Émile était tout à fait passionné par son voyage sur cette énorme machine de fer et de bois. Il se promenait partout et montrait à sa fille les différentes parties du bateau auxquelles il donnait des noms complètement imaginaires que l’enfant, de toute façon, ne comprenait pas. Elle regardait certaines choses que lui montrait son père avec sérieux, pour lui faire plaisir, et faisait semblant de l’écouter, car elle était en fait beaucoup plus intéressée par un autre univers, qui échappe généralement aux adultes. Un oiseau, un nuage, un coquillage, un fil qui dépassait d’un lainage, chaque objet était pour elle la porte d’un monde incroyable et l’occasion de monologues interminables. Avec Émile, elle était indulgente pourtant, parce qu’il manifestait à tout moment un enthousiasme proche du sien, et elle se laissait donc promener un peu partout avec patience. Surtout que des épaules de son père, on pouvait voir beaucoup plus de choses qu’à quatre pattes par terre !
Émile avait essayé de nouer la conversation avec quelques marins, mais ceux-ci se montraient peu causants et n’avaient pas du tout l’air d’apprécier son naturel curieux. Il fut même un jour reconduit assez rudement par un petit homme court à la mine revêche alors qu’il était descendu jeter un œil sur les trésors que le bateau contenait dans ses cales. Il eut juste le temps d’apercevoir quatre hommes recouvrir précipitamment de jute une pile de caisses dont l’aspect différait sensiblement des autres.
Le Seine était à moins d’une journée des côtes françaises lorsqu’il sombra. Il était peut-être une heure du matin, la mer était assez agitée et Émile regardait flotter la pleine lune dans le remous des vagues, à l’arrière du bateau. Lorsque l’explosion eut lieu, Il fut violemment projeté de l’autre côté du pont. En se relevant, il remarqua que déjà le pont penchait à bâbord. Les cales avaient pris feu, l’eau s’infiltrait rapidement. Au bruit sourd de l’explosion succédèrent les craquements du bois qui se fend. Sans réfléchir, Émile se précipita vers sa cabine pour retrouver Miyuki. La jeune femme était déjà dehors, l’enfant dans ses bras, et regardait Émile avec terreur. La voie d’eau à l’arrière devait être énorme car le bateau coulait à une vitesse affolante. Sans dire un mot, ils rejoignirent le pont central où tout le monde s’était rassemblé dans le plus grand désordre. Le Capitaine criait des ordres que personne n’entendait ; les seaux d’eau, du pont, arrivaient vides aux cales tant ils avaient été balancés par des mains affolées. Certaines personnes, qui s’étaient précipitées sur les bouées de sauvetage, flottaient déjà dans l’eau. D’autres, à genoux, hurlaient des prières. Dans la hâte, les marins tranchèrent les cordes qui retenaient les canots, au lieu de les descendre à l’eau, et l’un d’eux se brisa en frappant la coque.
Émile et sa femme voulurent s’éloigner de la foule, mais le pont s’inclina soudainement, si bien que plusieurs personnes qui ne s’étaient pas fermement agrippées au bastingage furent projetées hors du navire. Eux-mêmes vinrent s’écraser contre le mur des cabines. Émile saisit alors une grande planche et la jeta à l’eau. Il prit sa petite fille dans ses bras et invita Miyuki à sauter la première. L’enfant pleurait, Émile aussi, bien qu’il eût voulu trouver le courage de la rassurer. Dans le ciel noir, la lune éclairait sans espoir l’horizon qui ne laissait toujours apparaître que l’immensité du vide.
Émile escalada le bastingage et, serrant fermement l’enfant dans ses bras, il se jeta à l’eau. Un grondement se fit à nouveau entendre dans les cales et le bateau s’enfonça plus rapidement encore. Lorsqu’il refit surface, Émile n’aperçut ni radeau ni canot, mais sa femme qui avait été emportée à vingt mètres de lui par la force des vagues. Il nagea vers elle tant bien que mal, essayant en même temps de protéger son enfant de la violence des vagues.
L’eau était froide et, malgré ses efforts, ses jambes commençaient déjà à s’ankyloser. Miyuki Chan semblait s’éloigner à mesure qu’il la rejoignait. Lorsqu’il put enfin l’atteindre, au bout de plusieurs minutes, la jeune femme était extrêmement pâle. Elle s’accrochait faiblement à la planche qu’avait jetée Émile. Il ne savait pas combien de temps il avait mis pour la rejoindre, mais la pauvre femme était complètement gelée. Émile plaça son enfant sur la planche et regarda autour de lui. À soixante mètres, au moins, il vit un canot de sauvetage, mais celui-ci s’éloignait dans la direction opposée. Même s’il avait eu la force de crier, jamais il ne se serait fait entendre ; la mer était trop agitée et le canot s’éloignait rapidement, emporté par les vagues.
- Miyuki, tiens bon, je t’en prie ! cria Émile. La petite est en vie ! Nous allons nous en sortir ! Accroche-toi à moi, prends mon bras !
- Émile… Émile ! Je… Je n’ai plus de force, aide-moi ! Où sont les autres ?
- Prends ma main Miyuki ! Ils vont venir nous chercher, j’ai vu un canot, là-bas, derrière nous.
Mais au moment où la jeune femme lâcha la planche pour saisir la main d’Émile une énorme vague vint s’abattre sur eux et les sépara. Émile nagea vers elle comme un fou en tenant la planche d’une main. La pauvre femme criait son nom, mais sa voix, au lieu de se rapprocher, s’éloignait de plus en plus. La dernière chose qu’il entendit fut le nom de sa fille et quelque chose qu’il ne comprit pas, une phrase que lui cria sa femme avant de disparaître, « vise vise s’y ou !», ou quelque chose comme ça. Cependant, il n’eut pas le temps de réfléchir davantage car une nouvelle vague encore plus violente que la précédente les souleva, lui et sa fille, avant que la planche, qu’il tenait jusque-là encore, vienne lui frapper la tête et il perdit connaissance.
À présent, Émile était tout à fait passionné par son voyage sur cette énorme machine de fer et de bois. Il se promenait partout et montrait à sa fille les différentes parties du bateau auxquelles il donnait des noms complètement imaginaires que l’enfant, de toute façon, ne comprenait pas. Elle regardait certaines choses que lui montrait son père avec sérieux, pour lui faire plaisir, et faisait semblant de l’écouter, car elle était en fait beaucoup plus intéressée par un autre univers, qui échappe généralement aux adultes. Un oiseau, un nuage, un coquillage, un fil qui dépassait d’un lainage, chaque objet était pour elle la porte d’un monde incroyable et l’occasion de monologues interminables. Avec Émile, elle était indulgente pourtant, parce qu’il manifestait à tout moment un enthousiasme proche du sien, et elle se laissait donc promener un peu partout avec patience. Surtout que des épaules de son père, on pouvait voir beaucoup plus de choses qu’à quatre pattes par terre !
Émile avait essayé de nouer la conversation avec quelques marins, mais ceux-ci se montraient peu causants et n’avaient pas du tout l’air d’apprécier son naturel curieux. Il fut même un jour reconduit assez rudement par un petit homme court à la mine revêche alors qu’il était descendu jeter un œil sur les trésors que le bateau contenait dans ses cales. Il eut juste le temps d’apercevoir quatre hommes recouvrir précipitamment de jute une pile de caisses dont l’aspect différait sensiblement des autres.
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Le Seine était à moins d’une journée des côtes françaises lorsqu’il sombra. Il était peut-être une heure du matin, la mer était assez agitée et Émile regardait flotter la pleine lune dans le remous des vagues, à l’arrière du bateau. Lorsque l’explosion eut lieu, Il fut violemment projeté de l’autre côté du pont. En se relevant, il remarqua que déjà le pont penchait à bâbord. Les cales avaient pris feu, l’eau s’infiltrait rapidement. Au bruit sourd de l’explosion succédèrent les craquements du bois qui se fend. Sans réfléchir, Émile se précipita vers sa cabine pour retrouver Miyuki. La jeune femme était déjà dehors, l’enfant dans ses bras, et regardait Émile avec terreur. La voie d’eau à l’arrière devait être énorme car le bateau coulait à une vitesse affolante. Sans dire un mot, ils rejoignirent le pont central où tout le monde s’était rassemblé dans le plus grand désordre. Le Capitaine criait des ordres que personne n’entendait ; les seaux d’eau, du pont, arrivaient vides aux cales tant ils avaient été balancés par des mains affolées. Certaines personnes, qui s’étaient précipitées sur les bouées de sauvetage, flottaient déjà dans l’eau. D’autres, à genoux, hurlaient des prières. Dans la hâte, les marins tranchèrent les cordes qui retenaient les canots, au lieu de les descendre à l’eau, et l’un d’eux se brisa en frappant la coque.
Émile et sa femme voulurent s’éloigner de la foule, mais le pont s’inclina soudainement, si bien que plusieurs personnes qui ne s’étaient pas fermement agrippées au bastingage furent projetées hors du navire. Eux-mêmes vinrent s’écraser contre le mur des cabines. Émile saisit alors une grande planche et la jeta à l’eau. Il prit sa petite fille dans ses bras et invita Miyuki à sauter la première. L’enfant pleurait, Émile aussi, bien qu’il eût voulu trouver le courage de la rassurer. Dans le ciel noir, la lune éclairait sans espoir l’horizon qui ne laissait toujours apparaître que l’immensité du vide.
Émile escalada le bastingage et, serrant fermement l’enfant dans ses bras, il se jeta à l’eau. Un grondement se fit à nouveau entendre dans les cales et le bateau s’enfonça plus rapidement encore. Lorsqu’il refit surface, Émile n’aperçut ni radeau ni canot, mais sa femme qui avait été emportée à vingt mètres de lui par la force des vagues. Il nagea vers elle tant bien que mal, essayant en même temps de protéger son enfant de la violence des vagues.
L’eau était froide et, malgré ses efforts, ses jambes commençaient déjà à s’ankyloser. Miyuki Chan semblait s’éloigner à mesure qu’il la rejoignait. Lorsqu’il put enfin l’atteindre, au bout de plusieurs minutes, la jeune femme était extrêmement pâle. Elle s’accrochait faiblement à la planche qu’avait jetée Émile. Il ne savait pas combien de temps il avait mis pour la rejoindre, mais la pauvre femme était complètement gelée. Émile plaça son enfant sur la planche et regarda autour de lui. À soixante mètres, au moins, il vit un canot de sauvetage, mais celui-ci s’éloignait dans la direction opposée. Même s’il avait eu la force de crier, jamais il ne se serait fait entendre ; la mer était trop agitée et le canot s’éloignait rapidement, emporté par les vagues.
- Miyuki, tiens bon, je t’en prie ! cria Émile. La petite est en vie ! Nous allons nous en sortir ! Accroche-toi à moi, prends mon bras !
- Émile… Émile ! Je… Je n’ai plus de force, aide-moi ! Où sont les autres ?
- Prends ma main Miyuki ! Ils vont venir nous chercher, j’ai vu un canot, là-bas, derrière nous.
Mais au moment où la jeune femme lâcha la planche pour saisir la main d’Émile une énorme vague vint s’abattre sur eux et les sépara. Émile nagea vers elle comme un fou en tenant la planche d’une main. La pauvre femme criait son nom, mais sa voix, au lieu de se rapprocher, s’éloignait de plus en plus. La dernière chose qu’il entendit fut le nom de sa fille et quelque chose qu’il ne comprit pas, une phrase que lui cria sa femme avant de disparaître, « vise vise s’y ou !», ou quelque chose comme ça. Cependant, il n’eut pas le temps de réfléchir davantage car une nouvelle vague encore plus violente que la précédente les souleva, lui et sa fille, avant que la planche, qu’il tenait jusque-là encore, vienne lui frapper la tête et il perdit connaissance.
C’est Gustave Legendre, le fermier de Peynier, un petit village à une trentaine de kilomètres de Marseille, qui découvrit le lendemain, dans l’après-midi, le corps d’un homme couché sur la plage avec à côté de lui un bébé posé sur une planche et quelques débris. Le soleil avait séché leurs vêtements. Par miracle, l’homme et l’enfant respiraient encore. Il les transporta sur sa charrette et regagna le village aussi vite qu’il put.
Les soins d’Henriette, sa femme, permirent de sauver l’enfant de la mort. Son père passa plusieurs jours à délirer, sans que jamais la fièvre ne baisse. Le couple de fermiers comprit alors qu’ils venaient de très loin et que leur bateau avait fait naufrage non loin des côtes. Émile répétait le nom de sa femme et des bribes de sa vie passée à Vung Tau. Ces récits n’étaient qu’une suite hallucinée de souvenirs fragmentés, de noms de personnes et de lieux. Il parlait de peinture et de poésie, d’armée et d’amour, de destin et d’un vieux sorcier qui ne s’était pas trompé. Parfois, il se dressait sur son lit, terrifié, et cherchait sa fille du regard, avant de s’effondrer à nouveau, en sueur, sur son lit. Il ponctuait son étrange discours d’une phrase qui revenait toujours, comme une litanie. Quelque chose de magique et d’un peu asiatique « Bee’s Bee’s Siyu…Bee’s Bee’s Siyu ».
Il répéta ainsi cette phrase toute la nuit du troisième jour, en regardant sa fille, si bien que le fermier et sa femme crurent que c’était là le prénom de cette petite aux yeux légèrement bridés. Il essaya un dernier sourire, qu’il adressa à son enfant puis, dans un soupir, il s’éteignit.
Les soins d’Henriette, sa femme, permirent de sauver l’enfant de la mort. Son père passa plusieurs jours à délirer, sans que jamais la fièvre ne baisse. Le couple de fermiers comprit alors qu’ils venaient de très loin et que leur bateau avait fait naufrage non loin des côtes. Émile répétait le nom de sa femme et des bribes de sa vie passée à Vung Tau. Ces récits n’étaient qu’une suite hallucinée de souvenirs fragmentés, de noms de personnes et de lieux. Il parlait de peinture et de poésie, d’armée et d’amour, de destin et d’un vieux sorcier qui ne s’était pas trompé. Parfois, il se dressait sur son lit, terrifié, et cherchait sa fille du regard, avant de s’effondrer à nouveau, en sueur, sur son lit. Il ponctuait son étrange discours d’une phrase qui revenait toujours, comme une litanie. Quelque chose de magique et d’un peu asiatique « Bee’s Bee’s Siyu…Bee’s Bee’s Siyu ».
Il répéta ainsi cette phrase toute la nuit du troisième jour, en regardant sa fille, si bien que le fermier et sa femme crurent que c’était là le prénom de cette petite aux yeux légèrement bridés. Il essaya un dernier sourire, qu’il adressa à son enfant puis, dans un soupir, il s’éteignit.












9 Comments:
Comment ça Abalem est l'auteur des aventures Bee's Bee's Siyu? Et mon ami l'aviateur.
J'aime toujours autant.
I.P > J'étais sûr que tu savais !! C'est même d'ailleurs un peu ça qui m'a fait le remettre sous ce nom là.
J'avais envie de tes conseils, d'entendre ton avis, un regard neuf sur les mots d'un inconnu...
Merci pour ton aide, elle m'est précieuse.
(je le savais depuis le début! Je ne dirai pas comment...)
Je manque un peu de temps en ce moment (courtes nuits, etc...).
Mais nous allons reprendre si tu veux bien.
I.P > Depuis le début ?!
Alors là tu m'a bien eu !
Comment l'as-tu su ? :-)
...Avec grand plaisir.
Ah! Monsieur l'aviateur qui me laissait des commentaires avait la même adresse I.P que toi...
I.P > La même adresse, I.P ! ;-)
Pendant ton sommeil je parlais a ton ombre mais tu n'en savais rien...pauvre Bee's Bee's Siyu...adieu amour...
alors là! pour le moins très intéressant
Objectif-plume > Merci de t'être donné la peine de lire ces pages, ce n'est pas toujours chose évidente sur l'Internet. Comment es-tu arrivé ici ? (joli nom, soit dit en passant ! :-) )
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